Le Hamas peut-il accepter le retour au mandat colonial de 1920 ? par Thibault de Varenne

Le Hamas peut-il accepter le retour au mandat colonial de 1920 ? par Thibault de Varenne


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Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont proposé aux Palestiniens une paix qui ressemble furieusement au protectorat britannique de 1920, impliquant un désarmement total de Gaza face à un ennemi qui a massacré des dizaines de milliers de civils. Est-ce bien raisonnable ?

Le plan en vingt points pour Gaza, orchestré par Donald Trump et endossé avec une célérité calculée par Benjamin Netanyahou, n'est pas une feuille de route vers la paix. C'est un acte de reddition déguisé en accord diplomatique, une proposition conçue non pas pour être négociée, mais pour être refusée. Pour le Hamas, accepter ce plan ne serait pas un compromis douloureux, mais un suicide politique et existentiel. Face à l'alternative — une nouvelle offensive israélienne avec le "soutien total" des États-Unis — le choix semble cornélien. Pourtant, une analyse rigoureuse des termes de l'accord révèle qu'il ne s'agit pas d'un choix entre la guerre et la paix, mais entre une mort rapide sur le champ de bataille et une lente agonie politique sous tutelle étrangère. Pour une organisation dont l'identité même est fondée sur la "résistance", le refus n'est pas une option, c'est la seule conclusion logique.  

Je démontrerai que, du point de vue du Hamas, le plan Trump-Netanyahou est inacceptable pour quatre raisons fondamentales et interdépendantes : il exige une capitulation militaire sans condition, il impose un modèle de gouvernance néo-colonial qui nie toute souveraineté, il repose sur des promesses économiques illusoires en échange de concessions irréversibles, et il est porté par des garants dont la parole est, au mieux, douteuse.

1. La capitulation exigée : le désarmement comme anéantissement

Le cœur du plan n'est pas un cessez-le-feu, mais un ultimatum. La mécanique est brutale : la libération de tous les otages en 72 heures, suivie d'un désarmement complet et vérifié de toutes les factions à Gaza. En échange, une amnistie est offerte aux combattants qui déposent les armes et un sauf-conduit à ceux qui choisissent l'exil. Cette structure n'est pas celle d'une négociation, mais celle d'une démobilisation forcée.  

Pour le Hamas, le désarmement n'est pas une simple concession, c'est l'abandon de sa raison d'être. Son arsenal, aussi rudimentaire soit-il face à la machine de guerre israélienne, est son unique levier de pouvoir, le fondement de sa légitimité en tant que force de "résistance" et sa seule garantie de survie face à un adversaire qui a juré son éradication. Rendre les armes volontairement, c'est se livrer sans défense à la merci d'Israël et de la communauté internationale. C'est un acte de foi qu'aucune organisation de guérilla, dans l'histoire moderne, n'a jamais accompli sans un règlement politique global et garanti qui lui assure une place dans le nouvel ordre.  

Or, le plan Trump ne propose rien de tel. Il exige la concession la plus totale et la plus irréversible — le désarmement — en amont de tout processus politique. L'aide humanitaire et la reconstruction, qui sont des obligations au regard du droit international dans un territoire occupé et dévasté, sont ici instrumentalisées et transformées en récompenses conditionnelles à la soumission. Le message est clair : la survie du peuple de Gaza dépend de la mort politique du Hamas. Face à un tel chantage, le refus devient un impératif pour maintenir une quelconque crédibilité.  

2. Le protectorat du XXIe siècle : une souveraineté confisquée

Si le désarmement est le prix à payer, la récompense politique est une insulte à la notion même d'autodétermination. Le plan propose de remplacer l'occupation militaire israélienne par une double tutelle internationale, un protectorat moderne qui ne dit pas son nom

Au sommet de la pyramide, un "Board of Peace" (Conseil de la Paix) présidé par Donald Trump lui-même, avec la présence controversée de Tony Blair, l'un des architectes de l'invasion de l'Irak en 2003. Cet organe international, non élu et sans légitimité locale, aurait le pouvoir de "définir le cadre et gérer le financement pour le redéveloppement de Gaza". En dessous, un "comité palestinien technocratique et apolitique" serait chargé de l'administration quotidienne. Cette structure est une négation flagrante de la souveraineté palestinienne. Elle écarte non seulement le Hamas, mais aussi l'Autorité Palestinienne (jusqu'à une "réforme" indéfinie) et toute autre forme de représentation politique authentique. Les Palestiniens sont réduits au statut d'administrateurs locaux sous la supervision de proconsuls occidentaux.  

La sécurité serait confiée à une "Force de Stabilisation Internationale" (FSI), dont le mandat, la composition et les règles d'engagement restent dangereusement vagues. Pour le Hamas, cette force ne serait qu'une armée d'occupation par procuration, chargée de faire respecter les termes de sa propre reddition et de réprimer toute résurgence de la résistance. L'histoire des interventions internationales, de la Bosnie au Kosovo, est riche d'exemples de protectorats qui, sous couvert de stabilisation, ont créé des dépendances à long terme, sapé les institutions locales et échoué à construire une paix durable. Accepter ce plan reviendrait pour le Hamas à troquer une forme d'occupation pour une autre, peut-être plus insidieuse car parée des atours de la légitimité internationale.  

3. Le mirage de la "paix économique" : la prospérité contre les droits

Comme son prédécesseur, "l'Accord du Siècle" de 2020, le plan Trump repose sur une philosophie transactionnelle : l'échange de droits politiques contre des promesses de prospérité économique. Le plan évoque un "plan de développement économique Trump" pour créer des "villes miracles modernes" et une "zone économique spéciale". Cette vision, qui fait écho aux déclarations passées de Trump sur la transformation de Gaza en une "Riviera du Moyen-Orient", est un mirage dangereux. 

Premièrement, l'idée que des investissements massifs peuvent se substituer à une solution politique est une erreur fondamentale. Les investisseurs, qu'ils soient privés ou étatiques, exigent la stabilité, la sécurité juridique et la prévisibilité. Or, un territoire sous protectorat international, avec une population privée de ses droits politiques et un avenir souverain incertain, est tout sauf stable. Les zones économiques spéciales dans les régions post-conflit ont un taux d'échec élevé, devenant souvent des enclaves de corruption et d'exploitation sans réel impact sur l'économie locale.

Deuxièmement, ce modèle propose un pari faustien : renoncer à la souveraineté et à l'autodétermination en échange d'une aide à la reconstruction. Pour le Hamas, accepter ce marché serait une trahison de son discours fondamental. Cela reviendrait à admettre que la lutte nationale palestinienne peut être achetée, que la dignité politique est une marchandise. Ce serait valider la thèse de ses adversaires selon laquelle le conflit n'est qu'une question de gestion économique et non de droits nationaux. Un tel précédent serait dévastateur pour la cause palestinienne dans son ensemble, et le Hamas, en l'acceptant, perdrait toute légitimité en tant que mouvement de libération nationale.

4. Le jeu de dupes des garants : des promesses sans valeur

Enfin, même si les termes étaient moins draconiens, la question de la confiance envers les garants du plan rendrait toute adhésion suicidaire. L'accord est présenté comme étant soutenu par Trump et Netanyahou, mais leurs déclarations publiques révèlent une duplicité flagrante qui vide l'accord de toute substance.

D'un côté, Donald Trump, dont la politique étrangère "America First" est notoirement transactionnelle et imprévisible. Son engagement personnel, loin d'être une garantie, rend le plan entièrement dépendant de ses caprices et de ses intérêts politiques du moment. Il a déjà démontré sa capacité à abandonner des accords internationaux et des alliés sans préavis. Rien ne garantit qu'il maintiendrait son soutien une fois les otages libérés et le désarmement enclenché.

De l'autre, Benjamin Netanyahou, qui, tout en affirmant son soutien au plan, le vide de son sens dans la même phrase. Il a publiquement réitéré son opposition à un État palestinien et a insisté sur le fait que Gaza ne serait gouvernée "ni par le Hamas, ni par l'Autorité Palestinienne", contredisant directement l'esprit, sinon la lettre, de la proposition. Son adhésion est un calcul tactique évident : il gagne du temps, apaise Washington et fait porter au Hamas l'entière responsabilité de la poursuite de la guerre. L'histoire récente, où Israël n'a pas respecté les phases ultérieures d'un précédent accord de cessez-le-feu, ne peut qu'inciter le Hamas à la plus grande méfiance. 

La promesse d'un "chemin crédible vers l'autodétermination et un État" est formulée dans les termes les plus vagues et conditionnels possibles, la qualifiant de simple "aspiration" du peuple palestinien. Pour le Hamas, il s'agit d'échanger le tangible — ses armes et son pouvoir — contre des promesses creuses et des garanties non fiables.  

Le refus comme survie

Le plan Trump-Netanyahou place le Hamas devant un faux choix. Accepter, c'est consentir à sa propre dissolution, trahir son idéologie, abandonner la cause de la souveraineté palestinienne et se livrer à un avenir incertain sous une tutelle étrangère, le tout sur la base de promesses faites par des acteurs notoirement peu fiables. C'est choisir une mort politique certaine.

Refuser, en revanche, comporte le risque immense d'une nouvelle vague de destruction, avec la bénédiction explicite des États-Unis. Cependant, pour un mouvement qui tire sa légitimité de la lutte armée, ce risque est inhérent à son existence. Le refus permet au Hamas de préserver son identité de "résistance", de maintenir son capital politique auprès d'une partie de la population palestinienne et du monde arabe, et de conserver son seul atout pour de futures négociations. C'est un pari sur la survie, aussi brutal soit-il. Face à un plan qui n'offre qu'une reddition sans honneur et une paix sans souveraineté, le refus n'est pas un acte d'irrationalité, mais la seule stratégie de survie politique qui reste.  


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