La Géorgie en a assez de l’arrogance américaine, par Dmitri Alexandrov, Rafael Fakhrutdinov, Daria Volkova

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En Géorgie, qui a choisi une voie pro-américaine, quelque chose d'inouï s'est produit : l'ambassadrice américaine, Kelly C. Degnan, a reçu des critiques si acerbes de Tbilissi que le département d'État a dû défendre la diplomate. Ce mécontentement a été exprimé par des députés du parti au pouvoir « Georgian Dream ». Un ex-député du parti au pouvoir a même qualifié l'ambassade de « coordinatrice des processus antiétatiques ». Pourquoi Tbilissi a-t-elle commencé à se permettre de telles attaques contre les États-Unis et quelles en seront les conséquences pour la Géorgie ?

Cet article initialement publié en russe sur Vz-ru n’engage pas la ligne éditoriale du Courrier.

Le partenariat américano-géorgien pourrait être altéré par les « critiques scandaleuses » qui ont été émises au sein de la république contre l’ambassadrice américaine à Tbilissi, Kelly C. Degnan. C’est ce qu’a déclaré la secrétaire d’État adjointe aux affaires européennes et eurasiennes, Karen Donfried. La raison des « critiques scandaleuses » d’un certain nombre de politiciens géorgiens est liée au soutien de l’ambassadrice à l’opposition radicale, afin d’entraîner le pays dans la confrontation actuelle entre la Russie et l’Ukraine.

Une porte-parole du département d’État a promis à Kelly C. Degnan son « appui à tout moment ». De plus, Donfried a discuté de ce problème avec le Premier ministre et le gouvernement géorgien. Elle a également évoqué le « retour en arrière démocratique » de la Géorgie, laquelle, il faut le souligner, n’a pas encore reçu le statut de pays candidat à l’UE, contrairement à l’Ukraine et la Moldavie. Le Premier ministre géorgien, Irakli Garibashvili, a quant à lui affirmé que les Etats-Unis restent « le principal partenaire stratégique » de son pays et il a invité les opposants de Kelly C. Degnan à en prendre compte.

Des critiques faites par le parti du gouvernement, « Georgian Dream » mais aussi par le mouvement « Power of the People »

Cependant, il faut savoir que les critiques émanaient aussi de représentants du parti au pouvoir dans le pays, « Georgian Dream ». Ainsi, le député qui en est membre, Kakhi Kakhishvili, a déclaré que l’ambassadrice américaine Kelly C. Degnan ne devait pas outrepasser son autorité en prenant la parole en faveur des opposants. De plus, le chef officiel du « Rêve géorgien », Irakli Kobakhidze, a dénoncé la position de l’ambassade des États-Unis, soutenant Nikoloz Gvaramia, ancien chef de la société de télévision d’opposition Rustavi-2 et l’un des anciens avocats de Mikheil Saakashvili.

Peut-être, en parlant des « détracteurs de l’ambassadeur », la secrétaire d’État Karen Donfried fait-elle surtout référence au mouvement « Power of the People », qui se transformera bientôt en parti et qui participera probablement aux élections législatives de 2024. Ce mouvement compte déjà neuf parlementaires actuels – il y a 150 sièges dans la plus haute instance législative de Géorgie – qui, précédemment étaient membres du parti au pouvoir « Georgian Dream ».

Leur décision de quitter « Georgian Dream » (tout en gardant des liens étroits avec les « rêveurs ») a été déterminée précisément par leur désir de répondre publiquement aux critiques, régulières et souvent injustes, faites à la Géorgie par l’Occident. Le parti au pouvoir, en vertu de ses obligations naturelles de réserve, ne peut pas se permettre d’être aussi sévère, d’où le recours nécessaire à un « souffleur ».

L’ambassadrice Kelly. C Degnan est l’une des principales cibles du parti « Pouvoir du Peuple ». Ainsi, le député Guram Macharashvili, qui a quitté le parti au pouvoir et rejoint le « Pouvoir du Peuple », a reflété clairement la position du mouvement, qualifiant l’ambassade des États-Unis en Géorgie de « coordinateur des processus antiétatiques » pour avoir prétendument soutenu l’opposition radicale qui a hâte d’entraîner Tbilissi dans l’affrontement entre Moscou et Kyiv, en ouvrant un « deuxième front ».

Les Etats-Unis apportent un soutien important à la Géorgie

Rappelons que la Géorgie soutient pleinement et complètement l’Ukraine. Elle participe à tous les mécanismes de sanctions, mais, en fonction de ses propres intérêts, elle n’a pas introduit ses propres restrictions nationales contre la Russie. Washington, bien sûr, n’offensera pas son ambassadeur. Soit dit en passant, son mandat expirera dans quelques mois. Pour réduire l’intensité des tensions émotionnelles début septembre, le Premier ministre géorgien, Irakli Garibashvili, a donc pris la défense de Kelly C. Degnan.

Le chef du gouvernement a rappelé qu’après l’indépendance de la Géorgie, l’Amérique avait mis en œuvre « beaucoup de projets positifs et fourni une grande aide » : pour être précis, les États-Unis avaient investi six milliards de dollars dans le pays sur trois décennies, y compris pour soutenir sa capacité de défense.  « Nous devons protéger les relations avec notre partenaire stratégique », a déclaré le chef du gouvernement géorgien. A cet égard, le Premier ministre a suggéré qu’un groupe de députés géorgiens, qui avaient quitté le « Rêve Géorgien » et fondé le « Pouvoir du Peuple », cessent de critiquer l’ambassadeur. « Nous respectons l’Amérique et honorons son ambassadeur et tous ses représentants », a déclaré Irakli Garibashvili.

Mais, malgré cette déclaration, le « Pouvoir du Peuple » continue de critiquer Degnan, tout en mobilisant autour de lui une partie de l’électorat conservateur. Celui-ci n’est pas du tout pro-russe ! Il ne veut tout simplement pas voir son pays être aliéné par qui que ce soit, même par le principal partenaire stratégique, les États-Unis. Ceux-ci pourtant n’ont pas démérité. En effet, cette année, les États-Unis ont alloué 132 millions de dollars d’aide à la Géorgie. Et 88 millions sont programmés pour l’avenir.

Cependant, l’élite de Washington a déjà admis la possibilité de couper cette injection de capitaux, en représailles aux attaques contre Degnan. Pour l’opposition géorgienne, c’est un problème important. Mais cela a-t-il effrayé le Tbilissi officiel ? Jusqu’ici, pas particulièrement. Irakli Kobakhidze, président du parti au pouvoir en Géorgie, a déclaré que la majeure partie de cette aide était destinée aux ONG. Et presque toutes les organisations non gouvernementales de Géorgie, qui sont proches de l’ambassade américaine, s’opposent ouvertement au gouvernement géorgien. « Pour nous, cette éventuelle réduction du financement n’est pas si dommageable d’un point de vue pratique. Quant aux critiques injustes à notre encontre, elles n’ont pas de prix. Nous acceptons les critiques, mais seulement celles qui sont justifiées », a déclaré Kobakhidze.

La Géorgie est consciente de son rôle de plus en plus important dans le Caucase

La Géorgie – qui est offensée par le fait que, contrairement à l’Ukraine et à la Moldavie, elle n’a pas encore reçu le statut de pays candidat à l’Union européenne – se permet de plus en plus souvent de « répliquer » à l’Occident. La raison en est peut-être qu’après le 24 février, la valeur stratégique du pays, vue de l’Occident, a augmenté de manière disproportionnée. Cela tient à l’importance de la place de la Géorgie dans le transit des vecteurs énergétiques de la Caspienne.

En outre, elle reste le principal partenaire de l’Europe et des États-Unis dans la région du Caucase du Sud. En particulier, Tbilissi contribue à la réconciliation entre Bakou et Erevan. Pas plus tard que jeudi, le président du Parlement arménien, Alen Simonyan, s’est rendu à Tbilissi et a reçu des assurances quant à la volonté de la Géorgie de continuer à contribuer au processus de règlement. Il est très important que Washington et Bruxelles prennent l’initiative dans les affaires azerbaïdjanaises-arméniennes. Et sur ce point, la Géorgie peut être utile à l’Occident.

Tous ces éléments réunis donnent à la Géorgie des raisons d’exiger un traitement approprié de la part de l’Occident. Il convient également de souligner que « Georgian Dream » a été encouragé par la visite cette semaine du commissaire européen, Oliver Varhey, lequel a noté les progrès évidents de la Géorgie dans la mise en œuvre des douze recommandations de l’UE nécessaires à l’obtention du statut de candidat.

Au final, Tbilissi ne s’éloignera pas de l’orbite de Washington

L’expert politique, Petre Mamradze, estime que, « bien évidemment, il n’y aura pas de rupture entre les États-Unis et la Géorgie. J’espère que le mal n’est pas très grave ». Selon lui, après le retour de Victoria Nuland au Département d’État – laquelle qualifiait « d’ami personnel » l’ex-président géorgien, désormais condamné, Mikheil Saakashvili – il y a eu des déclarations plus agressives de Washington envers Tbilissi. « Selon ce que j’ai pu observer, c’est après cela que Kelly C. Degnan a changé de vocabulaire et a commencé à critiquer plus durement la partie géorgienne ».

De son côté, un autre expert, Mamradze a déclaré au journal VZGLYAD que « jusque-là, Kelly C. Degnan était considérée comme une très bonne ambassadrice ». Il estime que pour désamorcer les tensions, il serait bon que le Premier ministre géorgien, Irakli Garibashvili, fasse à nouveau une déclaration très claire sur l’importance d’un partenariat stratégique avec l’Amérique.

Le politologue américain, Dmitry Drobnitsky, apporte un autre éclairage : « Les États-Unis ont les relations les plus difficiles en Transcaucasie avec la Géorgie. Car l’élite géorgienne s’est avérée non monolithique. Dans les « petits pays », les États-Unis préfèrent travailler avec l’élite, tandis qu’en Géorgie, il existe plusieurs forces d’influence égales. Par conséquent, les États-Unis soutiennent toutes les parties, et cela entraîne parfois de tels incidents. Cela peut provoquer un mécontentement local dans certains groupes d’influence géorgiens, mais en même temps, il est clair que, de manière générale, Tbilissi ne s’éloignera pas de l’orbite de Washington ».

Drobnitsky relève également que tous les pays ne critiquent pas le suivi de relation des Américains avec l’opposition locale. Certains gouvernements sont devenus philosophes quant à cette politique américaine. « En tout cas, ce malentendu sur la périphérie de l’influence américaine n’affectera pas les positions de Washington dans cette région, ne serait-ce que parce qu’ils n’y ont pas de concurrents particuliers » a ajouté l’expert.


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