Interpréter les signes de la révolte iranienne – par Yves-Marie Adeline

Interpréter les signes de la révolte iranienne – par Yves-Marie Adeline


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Le manque d'images pour couvrir les manifestations en Iran nous oblige à être attentifs à bien des détails sur les rares images ou vidéos dont nous diposons.

Faible couverture médiatique

La couverture médiatique des événements en Iran est très pauvre en images, si on la compare avec ce que l’on pouvait voir durant la révolution de 1978-79 ayant abouti à la chute de la monarchie et l’instauration d’une république islamique. Il faut croire que les Etats aujourd’hui ont plus de moyens de censurer l’information que jadis, et peut-être aussi qu’après la campagne de la Commission européenne en faveur du port du voile, témoignant d’une certaine forme de complaisance avec l’islamisme en Europe au moment même où les Iraniennes bravent la mort pour obtenir le droit de s’en défaire, place les autorités européennes dans une situation embarrassante. Ce que le téléspectateur – et plus certainement l’internaute – peuvent voir, ce sont des vidéos prises sur place par les manifestants eux-mêmes : mais au moins sont-elles plus authentiques que ce que pourraient être des images venant de nos reporters occidentaux – si l’on se souvient des trucages visuels détectés au cours de la dernière guerre de Syrie.

Outre ces vidéos, nous disposons des images de manifestations organisées par des Iraniennes et des Iraniens sur le sol occidental. Ces images dans leur ensemble – prises dans un contexte tranquille à Paris ou au Canada, ou bien au péril de sa vie dans les différentes villes iraniennes touchées par le mouvement – nous invitent à interpréter les signes muets que l’on peut y observer.

 

Les signes muets

Ces signes muets en disent souvent plus que les commentaires qui les accompagnent : il s’agit donc pour nous de se livrer à une sorte d’exercice d’interprétation. Un exemple facile peut être tiré d’une fiction célèbre, le film de Francis Ford Coppola, deuxième partie du Parrain – une histoire de la mafia siciliano-américaine – projeté en 1974. Invité par le mafieux Hyman Roth à s’associer à ses affaires sur l’île de Cuba, tenue alors par la dictature de Batista contestée par la rébellion castriste, Michael Corleone, arrivé sur place, est témoin d’une scène où l’on voit un guérillero ne pas hésiter à sacrifier sa vie pour s’opposer aux forces de l’ordre. Le jeune Corleone y voit un signe que la rébellion est décidément forte de l’héroïsme de ses militants, ce qui peut annoncer une victoire des communistes, et donc la ruine de la mafia américaine locale : alors, il renonce à s’associer à Roth, et il fait bien. Voilà un exemple de management réussi grâce à la qualité de l’observation des signes. 

S’agissant de ce qui se passe en Iran, on peut se livrer à un exercice comparable.

 

Décrypter le cas iranien

Naturellement, nous ne saurions dire si la révolte est capable de durer, tant il est vrai que le régime des mollahs, solidement installé depuis plus de quarante ans, a jusqu’à présent toujours triomphé des dissensions internes. Souvenons-nous par exemple des manifestations ayant suivi la réélection frauduleuse du président Mahmoud Ahmadinejad en 2009, qui se soldèrent par plus de 150 morts parmi les civils. Le régime est demeuré solide, malgré la crise économique. De surcroît, le mouvement de protestation ne s’est donné aucun chef, ce qui le rend fragile, tandis que la révolution iranienne de 1978-79, associant ce qu’on appelait alors « les Noirs et les Rouges », c’est-à-dire les islamistes et les communistes, avait l’avantage de pouvoir se placer sous la direction de l’ayatollah Khomeiny[1]. De fait, nous ne savons pas clairement si les manifestants se sont fixé un objectif politique à atteindre, ce qui pourrait éventuellement les aider à triompher, ou bien s’ils n’expriment qu’un sentiment d’exaspération, touchant le détail du voile, voire l’existence elle-même de la Police des mœurs, ce qui aiderait le régime à s’en sortir encore une fois.

 

Les drapeaux brandis nous disent-ils quelque chose?

Mais rien ne nous empêche d’essayer d’y déceler des signes. A propos de l’origine kurde de Mahsa Amini, nous avions noté que le drapeau de sa nation se mêlait à ceux des Iraniens en colère. Notons encore autre chose : celui brandi par les rebelles est très souvent l’ancien drapeau de l’Iran d’avant la Révolution de 1979, remontant à la dynastie Kadjar, avec en son milieu le lion d’or à l’épée, passant devant un soleil levant. Celui de la république islamique est marqué d’une tulipe stylisée rouge[2], surmontée d’un symbole de la Shaada – « Il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah, Mahomet est son prophète »[3] – tandis que les deux bandes vert et rouge sont bordées de vingt-deux fois le slogan « notre dieu est le plus grand ».

Ainsi est-il possible de distinguer sur une photo dans quel camp se rangent les manifestants, ceux qui sont appelés par le régime à le soutenir dans de vastes contremanifestations, et ceux qui ont choisi d’exprimer leur colère, non seulement en brûlant leurs voiles et en se coupant une mèche de cheveux, mais encore en osant arborer un drapeau dont on devine qu’il est, aux yeux du régime, la provocation suprême. Car en effet, parmi ces trois signes d’opposition, le troisième va bien au-delà d’une simple revendication touchant le droit d’exhiber ses cheveux, il symbolise un désir de renverser la république islamique elle-même. Cela signifie-t-il que les protestataires qui veulent ainsi aller aussi loin politiquement souhaiteraient retrouver leurs institutions millénaires, renversées il y a quarante-trois ans ? C’est là que les choses se compliquent, car il est très difficile d’y voir clair dans un événement qui n’est qu’indirectement couvert par des vidéos d’iPhone publiées sur les réseaux sociaux. En conclusion, la lecture des signes ne fait pas non plus des miracles pour la juste interprétation de ce qui se passe ; mais elle est tout de même un atout qu’il ne faut pas négliger.

Quant à savoir si l’Occident cherche à se faufiler dans la faille entrouverte dans la politique interne de l’Iran, pour affaiblir un allié objectif de la Russie dans la querelle américano-russe, ce n’est pas notre sujet ici.

 

Notes

[1] Hébergé à Neauphle-le-château dans la France giscardienne, il enregistrait des messages audio que ses militants distribuaient dans le pays.

[2] Selon une vieille tradition régionale, une tulipe pousse à l’endroit où est tombé un « martyr ». Rappelons que le personnage du martyr islamique ne se compare pas avec le martyr chrétien, lequel préfère être tué plutôt que renier sa foi ; tandis que le martyr musulman est celui qui accepte de mourir « dans la voie d’Allah » en tuant autour de lui pour faire triompher la dévotion mahométane.

[3] Dans le chiisme, on ajoute que le quatrième calife historique, Ali, est l’ami d’Allah : c’est à partir de son assassinat que les chiites se sont séparés de la majorité sunnite.


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