Par Thibault de Varenne
En novembre 2018, le gazole était à 1,50 euro. Il est aujourd'hui à 2,312. Eric V. me demande s'il peut se passer quelque chose. La question est mal posée : ce n'est pas la colère qui a changé, c'est ce que l'État peut encore lui offrir. Controverse.
Un litre de gazole coûte 2,312 euros, un litre de sans-plomb 95-E10, 2,133. À l'automne 2018, les seuils qui ont mis le pays sur les ronds-points étaient de 1,50 et 1,55. Nous sommes cinquante pour cent au-dessus, et l'on s'interroge encore sur l'éventualité d'un mouvement.
Des appels au samedi 17 octobre circulent depuis quinze jours. Le 11 septembre, un candidat à l'élection présidentielle a menacé d'appeler aux ronds-points si rien n'était fait ; la secrétaire générale de la CGT a parlé, le même jour, d'une « immense colère ». Les services de renseignement suivent. Rien de tout cela n'est un présage. La colère est une constante française ; elle ne prouve jamais rien par elle-même.
Ce qui a changé est ailleurs, et c'est une affaire de trésorerie.

Ce que décembre 2018 a coûté, et pourquoi il ne peut pas se reproduire
En décembre 2018, le gouvernement a reculé. Il a suspendu la taxe, puis distribué. Il le pouvait : il empruntait à taux nul, et le prix du recul se payait en monnaie que personne ne comptait.
En 2022, la remise à la pompe et l'indemnité carburant ont coûté plus de huit milliards d'euros selon la Cour des comptes. C'était déjà cher. C'était encore possible.
Regardons maintenant l'état des lieux. La France emprunte à dix ans autour de 4,1 %, au taux le plus élevé depuis 2008. Huit milliards financés à ce prix représentent plus de trois cents millions d'euros d'intérêts par an, indéfiniment, pour un geste dont l'effet politique dure un trimestre. Le projet de loi de finances sera déposé le 30 septembre par un gouvernement sans majorité, auquel le Premier ministre a demandé le 14 septembre de maintenir les dépenses de l'État « strictement au même niveau » qu'en 2026, hors défense. On cherche déjà plusieurs milliards du côté des retraités.
Et le prix du carburant, lui, ne dépend plus de Paris. Le Brent a gagné vingt pour cent en un mois. L'Arabie saoudite a fermé le 11 septembre l'oléoduc par lequel elle contournait le détroit d'Ormuz, déjà bloqué depuis février. Le premier exportateur mondial n'a plus une route d'export à l'abri. Quand bien même un ministre voudrait geler les prix, il gèlerait une grandeur qui se forme à trois mille kilomètres de son bureau.
Voilà l'équation. Un pouvoir qui, en 2018, pouvait acheter la paix sociale, et qui ne le peut plus.
L'objection, et elle est sérieuse
Eric V. soutient, dans ces mêmes colonnes et le même jour, qu'il n'y aura pas de nouveaux Gilets jaunes : la colère se serait déplacée de la place publique vers la sortie individuelle, un million cent soixante-cinq mille créations d'entreprises en 2025 valant mieux qu'un rond-point. L'argument est fort et je le prends comme tel. Il décrit quelque chose de vrai.
Il décrit surtout la sortie de ceux qui peuvent sortir.
La sécession suppose un métier transportable, un ordinateur, un carnet d'adresses,
