Après des années d’un entre-soi protecteur, où le prestige et la fortune servaient de bouclier, les « dossiers Epstein » et leurs de 3,5 millions de pages déclassifiées le 30 janvier dernier par le Département de la Justice américain (DOJ) ont fini par emporter les derniers remparts de l’impunité. Entre Washington, Londres et Paris, le spectacle de la chute est aussi fascinant qu’effroyable.

Ce n'est plus un simple scandale de mœurs ; c'est, selon les termes des experts de l'ONU, l'autopsie d'une « multinationale criminelle » dont les agissements pourraient relever de crimes contre l'humanité.
Le théâtre de l’Ohio : la « naïveté » à 46 millions de dollars
Le 18 février, c’est depuis son opulente résidence de New Albany que Les Wexner, 88 ans, fondateur de L Brands et ancien mentor financier de Jeffrey Epstein, a dû s’expliquer devant la commission de surveillance de la Chambre des représentants. Cinq heures d’un interrogatoire éprouvant où le milliardaire a déroulé une défense devenue un classique du genre : celle de la « victime ».

Wexner se dit « dupé », « crédule », « naïf ». Il n’aurait rien vu, rien entendu, rien soupçonné d’une entreprise criminelle qui s’est pourtant nourrie de sa fortune pendant vingt ans. Pourtant, les documents du DOJ sont têtus : ils mentionnent le nom de Wexner plus de 1 000 fois (certaines sources parlent même de 4 000 occurrences). C’est lui qui avait accordé à Epstein une procuration totale (power of attorney) dès la fin des années 1980.

L’argument de la rupture morale en 2007 vole lui aussi en éclats. S’il a rompu, ce n’est pas par dégoût pour les crimes sexuels d’Epstein — déjà publics à l’époque — mais parce que ce dernier lui aurait dérobé 46 millions de dollars. Un divorce d’affaires, donc, plutôt qu’une prise de conscience éthique.
Le moment le plus révélateur de cette audition restera sans doute cet incident de « micro ouvert » où l’on a entendu l’avocat de Wexner, Michael Levy, menacer son propre client de le « tuer » s'il continuait ses réponses fleuves . « Pas plus de cinq mots par réponse », a-t-il intimé . Dans ce monde-là, la vérité est un risque que les conseillers en communication ne peuvent plus se permettre. Wexner a tout de même lâché une anecdote grinçante : Donald Trump s'invitait fréquemment aux défilés de Victoria's Secret sans avoir aucun lien avec la mode . Une énième confirmation de la porosité des réseaux d'Epstein.
Le séisme de Sandringham : Andrew, un citoyen comme les autres?
Pendant que Wexner jouait la montre dans l'Ohio, de l'autre côté de l'Atlantique, le 19 février, l'histoire basculait. Andrew Mountbatten-Windsor — un nom civil qui sonne comme une déchéance pour celui qui fut Prince — a passé son 66ème anniversaire en garde à vue au poste de police d'Aylsham.


