Par Renaud Jacobs
Le 19 octobre, Gabriel Attal propose de couper les réseaux sociaux dans les quartiers en émeute. Le 21, le ministre de l'Intérieur n'exclut rien, et Orange tombe en panne dix heures dans toute la France. Le 22, une application qui fonctionne sans Internet passe numéro un de l'App Store français. Elle s'appelle Bitchat. Voici ce qu'elle contourne vraiment, et ce qu'elle ne contourne pas.
Jeudi 22 octobre, Bitchat a pris la première place de la catégorie Réseaux sociaux de l'App Store français, devant Telegram et Signal. Elle y était encore vendredi. Personne n'en avait entendu parler en France une semaine plus tôt.
La séquence qui l'y a portée tient en trois dates. Le 19 octobre, deux jours après les pillages du 17, Gabriel Attal propose sur RTL un « blocage temporaire ciblé » des réseaux sociaux dans les zones touchées. Le 21, Laurent Nuñez évoque devant les parlementaires une suspension des réseaux en cas de nouveaux pillages, en rappelant que le Conseil d'État ne l'interdit pas dans des circonstances exceptionnelles. Le même jour, une panne nationale d'Orange prive une partie de ses abonnés de réseau mobile pendant près de dix heures. C'est une panne technique, sans rapport avec le maintien de l'ordre. Mais elle montre à chacun, pendant une journée, ce qu'est un téléphone qui ne capte plus.
À ce jour, aucune coupure n'a été décidée. Le marché, lui, n'a pas attendu.
Comment ça marche
Bitchat a été lancée en juillet 2025 par Jack Dorsey, le fondateur de Twitter. Le principe est ancien, l'exécution est soignée.
Chaque téléphone sur lequel l'application est installée sert à la fois d'émetteur et de relais, par Bluetooth basse consommation, le protocole qui relie vos écouteurs à votre téléphone. Un message part de mon téléphone vers le plus proche, qui le passe au suivant, et ainsi de suite. Cela forme ce qu'on appelle un réseau maillé (mesh) : pas d'antenne, pas d'opérateur, pas de serveur central. Il n'y a pas non plus de compte, ni de numéro de téléphone, ni d'adresse électronique. Les messages privés sont chiffrés de bout en bout. Trois pressions sur le logo effacent tout. Quand Internet revient, l'application bascule sur Nostr, un protocole décentralisé fait de centaines de relais indépendants.
Ce n'est pas une première. FireChat et Bridgefy faisaient la même chose à Hong Kong en 2014 et en 2019. La différence est l'ampleur. Pendant les manifestations de Madagascar, en septembre 2025, environ 70 000 téléchargements en une semaine. Au Népal, près de 50 000 en une seule journée, pendant l'interdiction des réseaux sociaux. En janvier 2026, en Ouganda et en Iran, pendant les coupures d'Internet.
Première observation : contre une coupure, ça marche
Sur le point que promet le titre, la réponse est oui. Un gouvernement qui coupe le réseau mobile, ou qui bloque les grandes plateformes, ne touche pas Bitchat. Il n'y a rien à couper : ni serveur à saisir, ni opérateur à réquisitionner, ni entreprise à qui envoyer une injonction. Deux téléphones à portée l'un de l'autre se parlent, et c'est tout.
Les États l'ont compris. En avril 2026, Apple a retiré l'application de son magasin chinois à la demande du régulateur. En juillet, New Delhi a ordonné à GitHub de rendre le code source inaccessible en Inde, sous trois heures. C'était, selon les défenseurs des libertés numériques, la première tentative connue de géobloquer un logiciel libre. Le résultat est instructif. Le code avait déjà été copié sur des plateformes décentralisées. L'ordre, rendu public par Dorsey, a fait connaître l'application : 430 000 utilisateurs actifs par jour en Inde le 26 juillet, et 74 % des téléchargements mondiaux de la semaine.
En Inde, l'ordre de blocage a fait plus pour Bitchat que n'importe quelle campagne de lancement.
Deuxième observation : ce n'est pas un réseau, c'est une foule
C'est ici qu'il faut ralentir, parce que la plupart des articles enthousiastes s'arrêtent là.
Bitchat ne remplace pas Internet. Le Bluetooth porte à quelques dizaines de mètres, une centaine dans de bonnes conditions. Jack Dorsey annonce jusqu'à 300 mètres en passant de relais en relais. Le réseau n'existe donc que là où il y a beaucoup de téléphones serrés : un festival, un cortège, une place occupée. Dans une rue vide, il ne se passe rien. L'institut britannique BISI, qui a étudié l'application, le dit sobrement : utile pour de courtes distances dans des lieux denses, pas une solution autonome aux coupures.
Autre limite, plus triviale : on ne télécharge pas une application quand le réseau est coupé. C'est précisément ce que les gens font cette semaine.
Troisième observation : contourner n'est pas se cacher
C'est la confusion la plus dangereuse, et je la vois partout depuis lundi.
Le canal public de Bitchat, celui où tout le monde parle à tout le monde, est lisible par n'importe qui à portée avec l'application installée. Cela inclut un policier en civil. Les messages privés sont chiffrés, mais le chiffrement protège le contenu, pasle reste. Qui parle à qui, quand, depuis où : ces métadonnées restent observables. Le professeur Alan Woodward, cryptographe à l'université du Surrey, rappelle qu'elles suffisent souvent à repérer les organisateurs d'un rassemblement. Le BISI ajoute deux faiblesses techniques : une authentification des contacts encore fragile, qui permet de se faire passer pour quelqu'un d'autre, et des clés de chiffrement qui ne changent pas au cours d'une session. En juillet 2025, quelques jours après la sortie de la version d'essai, un chercheur avait montré qu'on pouvait usurper l'identité d'un contact favori. Des correctifs ont suivi, mais l'outil a beaucoup moins de recul que Signal.
Un dernier piège concerne ceux qui chercheront l'application après une coupure. Ils l'installeront depuis des sources non officielles, et rien ne garantira qu'ils récupèrent la vraie.
En somme, Bitchat permet de parler quand on vous a retiré l'antenne. Elle ne vous rend pas invisible. Ce sont deux promesses différentes, et seule la première est tenue.
Ce que cela change pour le débat français
Reste la question que le titre pose en creux : à quoi servirait une coupure, en France, maintenant que cet outil circule ?
Le cadre existe. Le Conseil d'État, le 1er avril 2025, statuant sur le blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie, a jugé qu'un Premier ministre pouvait suspendre un réseau social sans loi spécifique, à trois conditions. Il faut des circonstances exceptionnelles qui rendent la mesure « indispensable ». Elle ne peut durer que tant qu'aucune solution moins intrusive n'est techniquement disponible. Et elle doit être limitée dans le temps. Le blocage calédonien a été jugé illégal faute de date de fin.
Le mot qui compte est « indispensable ». Une mesure est indispensable si elle atteint son but et si rien d'autre ne l'atteint. Or le but invoqué par Gabriel Attal est d'empêcher des pillards de se coordonner dans une zone précise. C'est-à-dire, techniquement, des gens rassemblés au même endroit, à quelques dizaines de mètres les uns des autres. C'est exactement la situation où un réseau maillé fonctionne le mieux.
Une coupure ciblée gênerait donc surtout ceux qui ne sont pas dans la foule : le riverain qui veut savoir si sa rue est sûre, le commerçant qui appelle son assurance, la famille qui cherche un proche. La foule, elle, continuerait de se parler.
Je n'ai pas d'avis tranché sur ce que l'État doit faire un soir de pillage. Mais sur la question technique, la réponse est établie : contre une foule équipée, la coupure ciblée échoue précisément là où elle prétend agir. Un juge qui appliquera la grille du 1er avril 2025 devra en tenir compte.
Bitchat ne rend pas le black-out impossible. Elle le rend inutile contre ceux qu'il vise.