Jean-Luc Mélenchon aime à répéter que les églises gothiques doivent leur existence à l'architecture musulmane. En réalité, l'Histoire s'est construite à l'inverse : les mosquées d'aujourd'hui n'auraient pas existé sans l'exemple de la basilique Sainte-Sophie à Constantinople. Dans ce grand "forum" d'échange que fut la Méditerranée, c'est le christianisme qui a beaucoup plus influencé l'Islam que l'inverse...

Il est de bon ton, dans certains cercles de la gauche « créoliste », de réécrire l’histoire de l’art à l’aune de l'idéologie. Jean-Luc Mélenchon, jamais avare d'une provocation historique, affirmait récemment que les bâtisseurs de nos cathédrales devaient tout au savoir ramené des musulmans, allant jusqu'à prétendre que sans Saladin — pourtant chef militaire et non architecte — l'Occident n'aurait jamais su ériger de flèches vers le ciel. Cette thèse du « grand relais » culturel, si elle flatte un certain électorat, oublie une réalité bien plus tangible, gravée dans le marbre et la brique d'Istanbul : et si c'était l'inverse? Si la mosquée impériale, ce joyau de l'Islam sunnite, n'était qu'une immense variation sur un thème chrétien?
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Le péché originel de l'architecture ottomane
Le grand malentendu commence en 1453. Lorsque Mehmed II entre dans la basilique Sainte-Sophie, il ne cherche pas à détruire un symbole ennemi, mais à s'approprier une prouesse qu'il admire par-dessus tout. Ce qu'il découvre est une révolution géométrique achevée près de mille ans plus tôt par les Grecs Anthémius de Tralles et Isidore de Milet.
Avant Sainte-Sophie, couvrir un plan carré par un dôme circulaire était une impasse technique. Les Byzantins ont résolu cette équation par l'invention des pendentifs — ces triangles sphériques qui transfèrent la charge de la coupole vers quatre piliers massifs. Sans ce "breakthrough" byzantin, le profil iconique des mosquées d'Istanbul n'existerait tout simplement pas. L'histoire n'est pas celle d'une transmission de l'Orient vers l'Occident, mais bien celle d'un héritage gréco-romain et chrétien que l'Islam a adopté comme son propre étalon de mesure.

Sinan, le génie qui défiait le Basileus
Même Mimar Sinan, le plus grand architecte ottoman, a vécu toute sa carrière dans l'ombre portée de la « Grande Église » de Justinien. Ses chefs-d’œuvre, comme la Süleymaniye ou la Selimiye, sont explicitement des tentatives de « dépasser » le modèle byzantin. Sinan a passé sa vie à stabiliser le dôme de Sainte-Sophie, y ajoutant des contreforts massifs pour l'empêcher de s'effondrer sous le poids de ses propres ambitions.
Là où M. Mélenchon voit un Occident ignorant sauvé par les mathématiques arabes, la réalité structurelle nous montre des ingénieurs ottomans (souvent issus de familles chrétiennes, comme Sinan lui-même) puisant sans relâche dans le répertoire byzantin pour créer l'espace « centrifuge » des mosquées. La lumière qui inonde les mosquées impériales n'est pas une invention ex nihilo : elle est le prolongement de la « couronne de lumière » imaginée au VIe siècle pour simuler la présence du Saint-Esprit.


Çamlıca ou le triomphe du pastiche byzantin
Le plus piquant dans cette affaire est de voir comment la Turquie contemporaine, sous l'impulsion de Recep Tayyip Erdoğan, réactive ce lien de dépendance. La mosquée de Çamlıca, inaugurée en 2019, se veut le « géosymbole » d'une puissance musulmane retrouvée. Pourtant, que nous montre-t-elle? Une copie en béton armé du système de dômes en cascade inventé pour la basilique chrétienne. On construit au XXIe siècle des méga-mosquées dont le code génétique est plus proche de l'église de Justinien que de n'importe quel modèle arabe ou persan.8

Même la place faite aux femmes dans les mosquées modernes, comme à la mosquée Şakirin conçue par Zeynep Fadıllıoğlu, réinvente l'usage des galeries supérieures — lesquelles étaient, à Sainte-Sophie, l'espace privilégié de l'impératrice et de sa cour.

Rendre à César ce qui appartient au Basileus
Il est temps de cesser les anachronismes complaisants. Si les cathédrales ont pu bénéficier de certains transferts de savoir-faire durant les Croisades, elles n'en demeurent pas moins le fruit d'une foi et d'un art spécifiquement occidentaux. En revanche, l'architecture de la mosquée, telle qu'elle s'est imposée de l'Anatolie aux Balkans, est la fille spirituelle et matérielle d'une basilique orthodoxe.
N'en déplaise aux contempteurs de l'identité européenne, Sainte-Sophie n'est pas un « pont » neutre entre les cultures. Elle est la source. Et sans la chrétienté byzantine, l'Islam n'aurait jamais eu ces coupoles pour refléter son propre ciel. Avant de vouloir rééduquer les Français sur leurs racines, il serait bon de rappeler que le génie architectural ne se plie pas aux fantasmes politiques.





