Comment les États-Unis et le Pakistan peuvent enterrer la hache de guerre afghane, par Claude Rakisits (*)

Comment les États-Unis et le Pakistan peuvent enterrer la hache de guerre afghane, par Claude Rakisits (*)


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Les relations entre le Pakistan et les États-Unis se sont tranquillement améliorées pour atteindre leur meilleur niveau depuis le retrait américain d'Afghanistan. Le Pakistan a exhorté la communauté internationale, y compris les États-Unis, à s'engager pleinement avec les Talibans. Mais les véritables intérêts d'Islamabad ne sont pas clairs, car les groupes terroristes anti-pakistanais opèrent librement en Afghanistan et les relations entre le Pakistan et les Talibans restent médiocres.

Cet article initialement publié en anglais sur Asiatimes.com n’engage pas la ligne éditoriale du Courrier.

Lors de son voyage aux États-Unis en septembre 2022, le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Bilawal Bhutto Zardari, avait plaidé à plusieurs reprises pour un engagement total avec les Talibans. Il  faisait fait valoir que l’Afghanistan est sans aide, alors que le pays est confronté à un effondrement économique, ce qui ne peut qu’entraîner une  nouvelle détérioration des droits des femmes et exacerber la crise humanitaire. Cet argument a été répété par le Premier ministre pakistanais, Shahbaz Sharif, lors de son allocution devant l’Assemblée générale des Nations Unies le 23 septembre 2022. Shahbaz Sharif a expliqué que les Talibans réagiraient plus positivement à un engagement global et à un soutien économique qu’à l’isolement.

Les relations entre le Pakistan et les Talibans restent difficiles

Mais en réalité, le geste de Bilawal Bhutto Zardari de plaider  en  faveur d’un engagement international vise, sans doute, à améliorer les mauvaises relations bilatérales entre les deux pays. Le Pakistan et l’Afghanistan n’ont pas encore établi de relations diplomatiques complètes et il n’y a eu aucune visite ministérielle depuis des mois de part et d’autre. Ce manque d’engagement est bien différent de l’époque où les Talibans étaient au pouvoir en Afghanistan, entre 1996 et 2001. Le Pakistan était l’un des trois seuls pays à reconnaître leur régime. De fait, au Pakistan, l’on s’attendait donc à ce que leur retour au pouvoir améliore les relations bilatérales.

Bien qu’il y ait eu un accord minimum entre les Américains et les Talibans, il y a deux raisons fondamentales pour lesquelles les États-Unis – et la plupart de la communauté internationale – ne veulent pas s’engager pleinement avec eux. A cet égard, la poursuite des violations des droits des femmes, y compris l’interdiction pour les filles d’aller à l’école secondaire, est un sujet de discorde majeur. De même, les talibans continuent d’héberger des acteurs terroristes non étatiques. Cela enfreint un élément essentiel de l’Accord de Doha qui permit aux États-Unis de mettre fin à leur présence militaire de 20 années en Afghanistan.

La présence des réseaux terroristes TTP et BLA en Afghanistan compliquent cette relation

Le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP) et l’Armée de libération du Baloutchistan (BLA) sont des éléments particulièrement préoccupants pour Islamabad, compte tenu de leurs fréquentes incursions terroristes transfrontalières au Pakistan.

Le TTP figure sur la  liste des organisations terroristes étrangères du département d’État américain  et entretient des liens étroits avec les Talibans, qui ont joué un rôle déterminant dans sa formation en 2007. On estime que le TTP compte entre  4.000  et  6.500 combattants. Depuis le retour des Talibans en 2021, le nombre d’attaques terroristes au Pakistan en provenance d’Afghanistan a  considérablement augmenté. Pourtant, en juin 2022, le Pakistan a entamé des négociations  avec le TTP – sous couvert de la médiation des talibans. Il en est résulté un cessez-le-feu temporaire, mais qui a été rompu en septembre 2022.

La BLA a des liens organisationnels avec le TTP et cible principalement les citoyens chinois et les infrastructures construites par les Chinois dans la province occidentale du Balouchistan. Bien que  des milliers de militaires pakistanais  aient été affectés à la protection des travailleurs chinois impliqués dans les projets de 60 milliards de dollars américains du « corridor économique Chine-Pakistan », ils n’ont pas été en mesure d’empêcher ces attaques.

Le Pakistan a exigé à plusieurs reprises que les Talibans ferment les bases du TTP et de la BLA en Afghanistan. Les Talibans ont ignoré ces demandes et ne se retourneront probablement pas contre ces groupes – en particulier le TTP – étant donné les connexions multicouches de longue date qu’ils ont cultivées avec eux. Une autre raison essentielle, pour laquelle les Talibans ne les traquent pas, est la crainte que des membres du groupe ne fassent défection vers la province de Khorasan de l’État islamique (ISKP). L’ISKP est une organisation terroriste basée en Afghanistan particulièrement agressive et efficace, et elle a déjà réussi à attirer des transfuges des talibans et du TTP.

Malgré les différences entre Islamabad et Washington dans leurs relations avec les Talibans, tous deux conviennent que le TTP, le BLA et d’autres groupes terroristes, doivent être empêchés d’utiliser l’Afghanistan comme rampe de lancement pour leurs opérations. L’élimination du chef d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, à Kaboul en août 2022, par une  frappe de drone américain  – très probablement en provenance du Pakistan – confirme que les deux pays sont d’accord sur cette question.

Compte tenu de la géographie de l’Asie du Sud, l’Afghanistan sera toujours une question importante dans les relations entre le Pakistan et les États-Unis

De fait, les relations entre le Pakistan et les États-Unis sont probablement meilleures qu’elles ne l’ont jamais été depuis de nombreuses années. Ceci malgré le développement par Washington d’une relation stratégique avec l’Inde – le grand rival du Pakistan – depuis 2005.  Le départ d’Imran Khan en tant que Premier ministre en avril 2022 a sans aucun doute contribué à améliorer ces relations bilatérales. Les critiques publiques régulières de Khan envers les administrations Trump et Biden pendant son mandat n’avaient pas arrangé les choses.

Depuis que les États-Unis ont quitté l’Afghanistan en 2021, l’administration Biden s’est de plus en plus rapprochée du Pakistan, et ce de sa propre initiative. Le maintien de la séparation entre le Pakistan et l’Afghanistan par l’administration Sharif reste un élément apprécié.

Toutefois, pour des raisons historiques et géopolitiques, l’approche d’Islamabad et de Washington envers les Talibans diffère. En outre, un engagement international complet est hors de question tant que les Talibans soutiennent les groupes terroristes.

(*) professeur associé honoraire en relations internationales à l’Australian National University et chercheur invité au Centre for Security, Diplomacy and Strategy de Bruxelles.


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