Certains mois chantent, et d'autres déchantent. Novembre 2025 appartient indubitablement à la seconde catégorie. Si vous lisez ces lignes en espérant y trouver la confirmation mielleuse que le « supercycle » est intact et que le Bitcoin atteindra le million de dollars avant la dinde de Noël, je vous invite courtoisement à refermer cette page. Vous trouverez sans peine, sur les réseaux sociaux, une myriade d'influenceurs prêts à vous vendre ce narratif pour maintenir la valeur de leurs propres portefeuilles. Ici, au Courrier des Stratèges, nous avons une autre ambition : celle de regarder les choses avec la tête froide.

Novembre 2025 ne restera pas dans les mémoires comme le mois de la capitulation finale, mais comme celui d'une désillusion lucide et nécessaire. Ce mois-ci, le marché des crypto-actifs a subi une purge méthodique, effaçant près de 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière en l'espace de six semaines. Le Bitcoin, notre étalon-or numérique qui flirtait avec l'ivresse des sommets historiques à 126 000 $ plus tôt cette année, s'est retrouvé à lutter pour conserver le support psychologique des 90 000 $, descendant même brièvement vers les 80 000 $ avant de tenter un rebond timide.

Mais résumer ce mois de novembre à une simple correction de prix serait une erreur. Ce qui se joue actuellement est une reconfiguration tectonique de l'industrie toute entière. Nous sommes coincés dans un étau. D'un côté, les promesses non tenues de la régulation américaine, symbolisées par l'enlisement du CLARITY Act au Sénat, qui a glacé les ardeurs institutionnelles. De l'autre, la réalité macroéconomique d'une présidence Trump II qui, loin d'être le paradis libertarien promis, souffle le chaud et le froid sur les marchés mondiaux avec une agressivité commerciale qui assèche la liquidité du dollar.
Cette chronique, que j'ai voulue exhaustive, n'est pas un simple relevé de compteurs. C'est une autopsie du marché actuel et une carte d'état-major pour les mois à venir. Nous allons disséquer les dynamiques macroéconomiques qui ont asphyxié la liquidité mondiale, analyser pourquoi l'or physique humilie l'or numérique en 2025, et identifier les rares secteurs qui ont su nager à contre-courant. Car oui, même dans ce marasme, des fortunes se construisent. Entre l'adoption institutionnelle qui se confirme via la tokenisation des actifs réels (RWA) et la fatigue du grand public usé par les memecoins, le marché se scinde en deux : ceux qui construisent l'infrastructure financière du XXIe siècle, et ceux qui parient sur le dernier ticket de loterie.
Préparez-vous. Nous allons plonger dans les entrailles de la finance décentralisée, démasquer les impostures marketing du moment, et tracer la route pour décembre.
Le contexte macro-stratégique : la tempête parfaite
Pour comprendre pourquoi votre portefeuille a saigné en novembre, il est impératif de lever les yeux des graphiques en une minute et de regarder le tableau de bord de l'économie mondiale. La crypto ne vit pas en vase clos ; elle est désormais une classe d'actifs corrélée au Nasdaq, hyper-sensible à la liquidité du dollar et, malheureusement, aux tweets du Bureau Ovale.

L'effet Trump : tarifs douaniers et assèchement de la liquidité
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a été initialement salué par la "crypto-sphère" comme l'avènement d'un messie dérégulateur. La réalité de novembre 2025 offre une nuance beaucoup plus sombre. La politique commerciale agressive du président, caractérisée par des menaces de tarifs douaniers de 100 % sur les importations chinoises et des tensions accrues avec les partenaires de l'ALENA (Mexique et Canada), a provoqué un choc d'incertitude majeur.
Les mécanismes de transmission de cette politique vers vos portefeuilles crypto sont classiques mais dévastateurs :
- L'inflation importée et la réaction de la Fed : les tarifs douaniers ne sont, in fine, qu'une taxe sur la consommation. En augmentant le coût des biens importés, ils ravivent les craintes inflationnistes. Face à cette pression, la Réserve Fédérale, malgré les pressions politiques intenses de l'administration Trump pour baisser les taux, se voit contrainte de maintenir une posture "dure" (hawkish). Les attentes de baisses de taux agressives, qui avaient alimenté le rallye du début d'année, se sont évaporées. Le marché espère désormais, sans grande conviction, une coupe de 25 points de base en décembre, mais le cœur n'y est plus.
- Le renforcement du "King Dollar" : l'incertitude géopolitique et les taux maintenus élevés renforcent mécaniquement le dollar américain. Or, il existe une règle immuable en macro-finance : le Bitcoin est historiquement l'anti-dollar. Quand le billet vert flambe, la liquidité mondiale se contracte, et les actifs à risque comme la crypto toussent.
- L'impact sur le commerce global : les chiffres sont alarmants. Les exportations indiennes vers les États-Unis ont chuté de 28,5 % entre mai et octobre 2025, touchant de plein fouet des secteurs clés. Ce ralentissement du commerce mondial réduit la circulation des dollars hors des États-Unis (le marché de l'Eurodollar), ce qui assèche la liquidité disponible pour les marchés spéculatifs globaux dont la crypto fait partie.

Nous sommes donc passés d'un narratif de "liquidité infinie" à un régime de "liquidité sous contrainte politique". Dans ce contexte, la Deutsche Bank a identifié l'incertitude liée aux guerres commerciales comme l'un des facteurs primordiaux de la chute du Bitcoin en novembre.

L'impasse réglementaire : le mythe du "CLARITY Act"
L'autre grand coupable de la morosité de novembre est législatif. Le marché avait "pricé" (intégré dans les prix) le passage rapide du Digital Asset Market Clarity Act (CLARITY Act), censé définir enfin la frontière entre les compétences de la SEC (Securities and Exchange Commission) et de la CFTC (Commodity Futures Trading Commission).
Hélas, le texte est enlisé au Sénat. Si la Chambre des Représentants a fait son travail, le Sénat bloque, transformant l'espoir en frustration. Cette paralysie législative a un effet glaçant sur les institutionnels. Ils détestent l'incertitude plus que la perte.
Cependant, tout n'est pas noir. Il faut noter la signature du GENIUS Act (Guiding and Establishing National Innovation for US Stablecoins), qui intègre officiellement les stablecoins dans le système financier américain. C'est une victoire pyrrhique pour l'instant : elle légitime le dollar numérique mais laisse le reste de l'écosystème (DeFi, tokens de gouvernance) dans un flou artistique dangereux. Le résultat est une adoption institutionnelle à deux vitesses : rapide pour les équivalents-cash, nulle pour les actifs plus exotiques.
La rotation sectorielle : l'or brille, le Bitcoin pâlit
Un phénomène rare et douloureux s'est produit en 2025, remettant en cause la thèse fondamentale de nombreux "maximalistes". L'or a surperformé le Bitcoin sur l'année. Alors que le métal jaune affiche une performance insolente (+55,2 %), le Bitcoin se traîne avec une performance négative ou neutre sur l'année selon les points d'entrée (-1,2% à un certain point de novembre).

C'est un signal d'alarme pour la narration de l'or numérique ("Digital Gold"). En période de stress géopolitique intense (tarifs, guerres commerciales, instabilité fiscale), les investisseurs traditionnels reviennent vers les valeurs refuges millénaires, délaissant la volatilité du Bitcoin. Les fonds de pension comme CalPERS, qui ont tenté l'aventure via des proxys comme MicroStrategy, ont subi de lourdes pertes ce mois-ci. Cette mésaventure pourrait refroidir l'ardeur des gestionnaires d'actifs publics pour quelque temps, retardant d'autant la "grande rotation" que tout le monde attendait.





