L'audition de la Procureure générale Pam Bondi devant la Commission judiciaire de la Chambre des représentants, qui s'est tenue le 11 février 2026, représente un jalon critique dans l'histoire de la surveillance législative du Département de la Justice (DOJ) des États-Unis. Durant plus de cinq heures de témoignages souvent virulents, Bondi a tenté de défendre sa gestion du département tout en faisant face à un examen sans précédent concernant la publication des dossiers liés à Jeffrey Epstein.


Cet événement ne peut être compris sans analyser la convergence des pressions politiques, des attentes des victimes et de la restructuration idéologique profonde que Bondi a entreprise depuis sa nomination. L'analyse qui suit examine les points saillants de cette audition, l'ambiguïté des réponses fournies sur le dossier Epstein et la posture comportementale de la Procureure générale, laquelle reflète une nouvelle doctrine de l'application de la loi sous l'administration Trump.



Le dossier Epstein : entre transparence forcée et caviardages contestés
Le pivot central de l'audition a été l'application de l'Epstein Files Transparency Act, une loi promulguée en novembre 2025 pour contraindre le Département de la Justice à rendre publics des millions de documents d'enquête. La gestion de cette publication par Bondi a été au cœur des critiques acerbes des législateurs des deux bords, bien que pour des motifs divergents.

L'échec systémique des procédures de caviardage
L'un des enseignements majeurs de l'audition réside dans la reconnaissance tacite ou explicite de défaillances majeures dans le processus de traitement des documents. Bien que Bondi ait affirmé que le département avait fait « de son mieux » compte tenu des délais « serrés » imposés par le Congrès, la réalité des documents publiés le 30 janvier 2026 a révélé une asymétrie troublante dans la protection des identités. Les législateurs ont souligné que si certains noms d'hommes puissants ont été initialement occultés sans justification claire, les noms et même des photographies intimes de victimes ont été diffusés sans protection adéquate.

Cette négligence a été qualifiée de « cruauté blasée » par le représentant Jamie Raskin, qui a argué que le département avait exposé des survivantes à de nouveaux traumatismes alors qu'il prétendait agir en leur nom. La Procureure générale a admis que certains fichiers avaient dû être retirés du site web du DOJ après la découverte d'erreurs, mais elle a insisté sur le fait que le taux d'erreur restait statistiquement bas au vu des trois millions de pages traitées.

La protection sélective des personnalités influentes
Un point de friction majeur a concerné le traitement de personnalités spécifiques mentionnées dans les dossiers. Le représentant républicain Thomas Massie a accusé Bondi d'avoir orchestré une « dissimulation » en caviardant le nom de Les Wexner, le milliardaire fondateur de l'empire incluant Victoria's Secret, dans des documents où il était décrit comme un co-conspirateur potentiel par le FBI. Bondi a rétorqué que cette erreur avait été corrigée dans les 40 minutes suivant le signalement par Massie, mais l'incident a renforcé la perception d'une protection délibérée des alliés de l'administration.

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Personnalité / Entité |
Nature des mentions dans les fichiers |
Action du DOJ / Réponse de Bondi |
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Les Wexner |
Co-conspirateur présumé dans les notes du FBI |
Caviardé initialement, puis rétabli après critique |
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Howard Lutnick |
Contacts avec Epstein après sa condamnation en 2008 |
Bondi affirme qu'il a "abordé ces liens lui-même" |
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Elon Musk |
Échanges d'invitations et mentions de fêtes |
Documents publiés montrant des contacts étroits |
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Donald Trump |
Plus de 5 000 mentions dans les dossiers |
Bondi affirme : "Aucune preuve de crime" |
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Prince Andrew |
Photos et pressions pour un témoignage aux USA |
Pivot vers la responsabilité des administrations passées |
La contradiction des enquêtes en cours : Bondi versus Blanche
Un aspect crucial et potentiellement explosif de l'audition concerne la révélation par Pam Bondi de l'existence d'enquêtes actives liées aux associés d'Epstein. Cette déclaration semble entrer en contradiction directe avec les propos tenus plus tôt dans le mois par son adjoint, Todd Blanche, qui avait affirmé qu'une révision des dossiers n'avait révélé aucun élément permettant de nouvelles poursuites.

Un signal aux victimes ou une manœuvre de diversion?
En annonçant que « nous avons des enquêtes en cours dans notre bureau » et en invitant les victimes à se manifester auprès du FBI, Bondi a semblé vouloir projeter une image de fermeté judiciaire. Cependant, l'analyse de son discours suggère que cette annonce pourrait servir deux objectifs stratégiques. D'une part, elle permet d'opposer une fin de non-recevoir aux questions précises des législateurs sur des cibles potentielles, en invoquant le secret de l'instruction. D'autre part, elle répond à la pression immense exercée par les survivantes, dont certaines étaient présentes dans la salle d'audience vêtues de t-shirts dénonçant les caviardages.

La divergence entre Bondi et Blanche soulève des questions sur la cohésion interne du Département de la Justice. Si Blanche, ancien avocat personnel de Donald Trump, minimise le potentiel de poursuites, l'affirmation de Bondi pourrait soit indiquer la découverte de nouveaux éléments, soit constituer une promesse politique difficile à tenir devant les tribunaux.
Le cas Ghislaine Maxwell et les rumeurs de clémence
L'audition a également abordé le sort de Ghislaine Maxwell, actuellement condamnée à 20 ans de prison. Bondi a fermement déclaré qu'elle espérait que Maxwell « mourrait en prison », cherchant ainsi à dissiper les craintes d'une éventuelle grâce présidentielle. Pourtant, des questions subsistent sur le transfert de Maxwell vers un camp de prisonniers à sécurité minimale, une décision dont Bondi a affirmé n'avoir été informée qu'après coup. Cette posture de détachement vis-à-vis des décisions administratives sensibles concernant l'affaire Epstein contraste avec son implication directe dans d'autres dossiers hautement politisés.

Pam Bondi, entre combat et dédain
L'attitude de Pam Bondi durant l'audition a été décrite comme une performance de type « Jekyll et Hyde », alternant entre une coopération cordiale avec les membres républicains et une hostilité ouverte, voire insultante, envers les démocrates.
L'usage de l'attaque personnelle comme bouclier rhétorique
Plutôt que de répondre aux questions de fond sur les échecs de "redaction" (caviardage des noms) ou les critères de poursuite, Bondi a systématiquement opté pour la contre-attaque personnelle. Ses échanges avec Jamie Raskin ont été particulièrement révélateurs : elle l'a qualifié d'avocat « raté » et a affirmé qu'il n'était « même pas avocat », malgré sa carrière reconnue de professeur de droit constitutionnel.
Cette stratégie vise à :
1. Délégitimer l'interrogateur : En s'attaquant à la compétence ou à l'intégrité des membres du Congrès, elle transforme un exercice de surveillance constitutionnelle en une dispute partisane de « caniveau ».
2. Créer des moments viraux : Ses sorties sur le « syndrome de dérangement de Trump » (Trump Derangement Syndrome) adressées à Thomas Massie ou ses références aux indices boursiers Dow Jones et Nasdaq pour éluder des questions sur Epstein sont conçues pour être reprises par les médias conservateurs et satisfaire la base politique du président.
3. Éviter l'incrimination sous serment : En répondant par des attaques sur des sujets non liés (comme le taux de criminalité dans les districts des élus ou la mort d'agents frontaliers), elle évite de donner des détails factuels qui pourraient être utilisés contre elle ultérieurement.
Le refus de l'empathie institutionnelle envers les survivantes
Malgré des déclarations formelles de sympathie dans son propos liminaire, Bondi a catégoriquement refusé de s'excuser auprès des victimes d'Epstein présentes dans la salle pour les erreurs du DOJ. Interpellée par la représentante Pramila Jayapal, qui lui demandait de se retourner pour faire face aux victimes et leur présenter des excuses pour avoir révélé leurs identités, Bondi a qualifié cette demande de « théâtrale » et a refusé de s'exécuter.
Ce refus d'assumer la responsabilité administrative des erreurs de son département, tout en se présentant comme une « procureure de carrière » dévouée aux victimes, souligne une déconnexion profonde entre sa rhétorique et sa gestion. L'interprétation de cette attitude suggère que Bondi perçoit toute concession, même humanitaire, comme un signe de faiblesse politique inadmissible dans le cadre de sa mission de protection de l'administration.
La transformation du DOJ : un instrument de revanche politique?
L'audition a également servi de plateforme pour contester la transformation structurelle du Département de la Justice sous la direction de Bondi. Les démocrates ont présenté une liste de cas illustrant ce qu'ils appellent la « weaponization » (l'armement) du département au profit des griefs personnels du président.
Le ciblage des ennemis politiques de Donald Trump
L'audition a mis en lumière plusieurs dossiers où le DOJ semble avoir agi sur les instructions publiques du président. Parmi les exemples cités figurent l'inculpation de l'ancien directeur du FBI James Comey, les enquêtes sur la procureure générale de New York Letitia James, et la tentative d'inculper six membres du Congrès pour une vidéo adressée aux militaires.
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Affaire / Cible |
Allégation / Contexte |
Statut au 11 février 2026 |
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James Comey |
Fausses déclarations et obstruction |
Grand jury a décliné l'inculpation |
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Letitia James |
Abus de pouvoir présumé |
Dossier rejeté par un juge fédéral |
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6 membres du Congrès |
Vidéo sur les "ordres illégaux" |
Grand jury a refusé l'inculpation |
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Tom Homan |
Enquête pour corruption (ère Biden) |
Enquête fermée par Bondi |
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Protestataires pro-vie |
Prières devant des cliniques |
Poursuites fédérales engagées |
L'échec du département à obtenir des inculpations dans plusieurs de ces cas, malgré des pressions intenses, a été interprété par les critiques comme la preuve que les dossiers manquaient de fondement juridique solide. Bondi, cependant, a insisté sur le fait qu'elle mettait fin à la « politisation » qu'elle attribue à son prédécesseur Merrick Garland, tout en créant un « Groupe de travail sur l'armement » pour enquêter sur les procureurs ayant poursuivi Trump par le passé.
Le mémo sur la loyauté des avocats du gouvernement
Un point de préoccupation majeure soulevé par les experts juridiques et mentionné lors de l'audition concerne le « Attorney Advocacy Memo » émis par Bondi. Ce document avertit les avocats de carrière du DOJ que refuser de porter des arguments juridiques conformes à l'agenda présidentiel entraînera des sanctions disciplinaires, y compris le licenciement. Cette directive est perçue comme la fin de l'indépendance de fait du Département de la Justice, transformant les procureurs fédéraux en défenseurs personnels du pouvoir exécutif.
L'effet du spot publicitaire du Super Bowl
L'atmosphère électrique de l'audition a été alimentée par une campagne de sensibilisation sans précédent menée par les survivantes d'Epstein. Le dimanche précédent l'audition, un spot publicitaire diffusé lors du Super Bowl LX a directement ciblé Pam Bondi, exigeant la transparence totale sur les fichiers.
Ce message, intitulé « It's Time for the Truth » (Il est temps pour la vérité), a rappelé au grand public que malgré la publication de millions de pages, le département détenait toujours environ la moitié des dossiers examinés, soit trois millions de pages supplémentaires non publiées. Les victimes ont souligné que le DOJ invoquait la protection de leur identité pour justifier ces rétentions, alors que dans les faits, les publications précédentes avaient échoué à les protéger tout en protégeant les noms des puissants. La présence physique des victimes dans la salle, portant des messages similaires, a servi de rappel constant des enjeux humains derrière les joutes oratoires de Bondi.









