Par Thibault de Varenne
« Le verrou a sauté. C'est fini. » Ce matin, dans le Financial Times, Volodymyr Zelensky a annoncé que l'Ukraine reprenait ses frappes sur les raffineries russes. Elle les avait suspendues trois jours, après le « cessez-le-feu énergétique » proclamé dimanche par Donald Trump. Moscou ne l'a jamais accepté. Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin, a répondu par une question : « A-t-il été précisé ? » Pendant la pause, une attaque russe sur Kiev a mobilisé, selon la même source, 39 missiles balistiques et environ 120 drones. Six morts. Plus de 600 000 personnes privées d'électricité.
Le 13 octobre, j'écrivais ici que trois choses rapprochaient l'Europe d'une guerre chaude avec la Russie : une date de guerre répétée à toutes les tribunes, un plan de riposte qui frapperait le sol russe, et l'absence de tout traité. J'ajoutais qu'ensemble, elles permettaient qu'un incident de frontière déclenche la guerre sans que personne l'ait décidée. Depuis ce matin, cet incident est devenu plus probable. Il faut dire pourquoi, et à qui revient l'allumette.

Ce que Kiev a perdu en trois jours
Le Financial Times rapporte la version de Zelensky. Pendant la pause, les alertes américaines qui signalent le départ des missiles balistiques russes ont cessé d'arriver. Le réseau Starlink, par lequel communiquent une grande partie des unités ukrainiennes, a été ralenti dans tout le pays. Des militaires américains auraient prévenu : « Si vous n'arrêtez pas, nous bloquerons le renseignement. » On a parlé ensuite à Kiev d'une panne technique. « Ce n'était pas un problème technique, c'était une volonté », répond Zelensky.
La Maison-Blanche dément avoir coupé quoi que ce soit. Elon Musk, propriétaire de Starlink, a fait observer que le réseau militaire Starshield appartient au gouvernement américain, qui en fixe le débit. Chacun tirera de cette précision ce qu'il voudra. Le service a été depuis partiellement rétabli, selon les autorités ukrainiennes.
Retenons le fait, qui ne dépend d'aucune version : l'Ukraine reprend ses frappes à longue portée au moment où elle voit moins bien, communique moins bien, et ne sait plus si les yeux qu'on lui prêtait resteront ouverts demain.
La route des drones longe l'OTAN
Il faut maintenant regarder une carte. Les cibles les plus rentables de Kiev sont les ports pétroliers russes de la Baltique, Ust-Luga et Primorsk, à l'ouest de Saint-Pétersbourg. Ils sont à quelques dizaines de kilomètres de l'Estonie et de la Finlande. Pour les atteindre, les drones partis d'Ukraine passent à proximité de la frontière de l'Alliance atlantique.
Ce printemps, l'Ukraine les a frappés à répétition. Entre le 23 mars et le 8 juin, on a compté une quinzaine d'incidents où des drones ukrainiens égarés sont tombés en territoire allié. Le 25 mars, l'un d'eux a touché la cheminée de la centrale électrique d'Auvere, en Estonie. Le 30 mars, un autre s'est écrasé près de Kouvola, en Finlande, avec une charge qui n'avait pas explosé. Le 7 mai, un troisième a explosé sur un dépôt pétrolier de Rēzekne, en Lettonie ; des écoles ont fermé, et le ministre letton de la Défense a démissionné. Le 19 mai, un F-16 roumain a abattu un drone au-dessus de l'Estonie. Le 8 juin, c'est un Rafale français qui en a détruit un au-dessus de la Lettonie. Kiev s'est excusé auprès d'Helsinki et a mis en cause le brouillage russe. Le 31 mars, le Kremlin avait menacé de riposter contre tout pays qui « prêterait » son espace aérien à ces frappes.
Un pilote français a donc déjà tiré, cette année, sur un engin entré dans le ciel de l'OTAN. Personne ne s'en souvient. C'est ainsi que les choses commencent.
L'incident que les services ont décrit
Le 24 septembre, le renseignement militaire danois décrivait les formes que pourrait prendre une attaque russe limitée contre un pays de l'OTAN. L'une d'elles est une attaque sous faux drapeau avec des drones de fabrication ukrainienne. L'hypothèse est précise, et elle est terrible. Le jour où un drone tombera sur une
