Il règne cette année à Davos une étrange atmosphère de fin de règne, ou peut-être, plus effrayant encore, de début d'une ère dont personne ici ne possède le mode d'emploi. La station alpine, habituée aux murmures feutrés du consensus technocratique, a été percutée de plein fouet par un objet politique non identifié, ou plutôt trop bien identifié : le retour physique, tonitruant et sans filtre de Donald Trump.

Le thème officiel de cette 56ème réunion, "Un Esprit de dialogue", sonne désormais comme une cruelle ironie, une épitaphe gravée sur la tombe du multilatéralisme. Car ce qui s'est joué cette semaine dans le Centre des Congrès n'avait rien d'un dialogue. C'était une prise d'otage. Et la question qui hante désormais les couloirs, entre deux canapés au Belvédère, n'est plus de savoir comment "améliorer l'état du monde", mais si le capitaine du navire occidental a décidé de foncer délibérément sur l'iceberg, persuadé que c'est la glace qui se brisera la première.
Le silence de la sidération
Il faut avoir vécu ce moment pour en saisir la lourdeur. Lorsque le 47ème (et désormais 48ème) président des États-Unis est monté à la tribune, accompagné d'une délégation prétorienne inédite – Marco Rubio, Scott Bessent, Howard Lutnick –, on s'attendait au bruit et à la fureur. Nous avons eu droit au malaise. Contrairement aux éditions précédentes où quelques rires ou huées ponctuaient ses sorties, l'élite mondiale a écouté dans un silence de cathédrale, presque sépulcral.

Ce n'était pas le silence du respect. C'était celui de la sidération face à une rhétorique qui ne cherche même plus à séduire, mais uniquement à soumettre. Gavin Newsom, gouverneur de Californie et observateur impuissant de ce naufrage diplomatique, a résumé le sentiment général avec une allitération cinglante : "Boring and boorish" (Ennuyeux et grossier). Mais l'ennui n'était qu'une façade. Derrière la répétition ad nauseam des slogans de campagne se cachait une stratégie de la terre brûlée.
L'obsession glaciaire : une doctrine Monroe du Grand Nord
Le symbole le plus éclatant de cette dérive restera l'obsession groenlandaise. Ce qui passait pour une boutade immobilière lors de son premier mandat s'est mué en ultimatum géostratégique. Trump ne veut plus simplement "acheter" le Groenland ; il exige sa soumission au nom d'une sécurité nationale redéfinie par la géographie physique. "Un gros morceau de glace", a-t-il martelé, confondant par moments l'île avec l'Islande dans une confusion cognitive qui aurait prêté à sourire si elle n'était assortie de menaces concrètes.

L'iceberg est ici autant littéral que métaphorique. En liant la protection américaine à l'acquisition territoriale, Trump réactive une forme de colonialisme décomplexé. "Sans nous, vous parleriez allemand", a-t-il lancé à une Europe médusée, réécrivant l'histoire pour en faire une dette perpétuelle.


