Par Eric V.
126 632 candidats sans aucune proposition le 11 juillet. Le même jour, 83 000 places vides dans 6 000 formations. Le ministre appelle « immense démagogie » l’idée d’en finir.
Le 11 juillet, au soir de la phase principale, 126 632 candidats n’avaient reçu aucune proposition. Plus d’un sur six. Le même jour, 83 000 places restaient vacantes dans quelque 6 000 formations. Relisez les deux chiffres ensemble. Une file d’attente et des invendus, au même guichet, à la même heure.
Depuis près de deux semaines, les lycées sont bloqués : plus de 500 établissements perturbés le 2 octobre, 735 selon le ministre lui-même. Les lycéens réclament des professeurs, des murs qui tiennent et, pour certains, la suppression de la plateforme Parcoursup. Mercredi, sur BFM, le ministre de l’Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, leur a répondu avec une confondante clairvoyance : une « immense démagogie », et ceux qui la proposent « prennent vraiment les lycéens pour des truffes ». Son collègue de l’Éducation nationale avait, lui, ouvert une plateforme de concertation. Pour trois semaines.
Une file et des invendus
Quiconque a connu une économie administrée reconnaît le tableau.
Parcoursup, ce sont 21 000 formations passées dans le même entonnoir, 83 % d’usagers qui le disent « stressant », des classements produits par des algorithmes locaux dont le Conseil d’État a jugé que le code n’avait pas à être communiqué, et un recours devant le tribunal qui peut mettre jusqu’à un an à aboutir. Un an : la rentrée est passée, la suivante approche.
Le reste se paie. L’enseignement supérieur privé est passé de 490 000 à 790 000 étudiants en dix ans.
La présomption fatale
Pour fixer le bon nombre de places dans une seule licence, il faudrait savoir à l’avance cinq choses. Combien de bacheliers la demanderont. Avec quel niveau. Ce que chacun aurait fait d’autre. Combien d’enseignants seront là en septembre. Et ce que le marché du travail absorbera dans trois ans. Aucun rectorat ne détient cela. Ce n’est pas affaire de compétence ni de moyens : l’information n’existe nulle part en un seul endroit. Elle est éparpillée entre les candidats, les familles, les professeurs, les employeurs — et elle n’apparaît que lorsqu’ils agissent.
Hayek a donné un nom à l’erreur qui consiste à l’oublier : la présomption fatale. La présomption, c’est de croire qu’on peut organiser depuis un bureau ce que personne, depuis ce bureau, n’est en mesure de savoir. Elle est fatale parce qu’elle ne se corrige pas : le bureau qui se trompe ne reçoit aucun signal lui disant de combien.
D’où les deux chiffres du 11 juillet. Un guichet central ne se trompe pas dans un sens ou dans l’autre. Il se trompe dans les deux à la fois, le même jour : 126 632 candidats sans proposition, 83 000 places vides.

La pénurie est décidée avant l’algorithme
Le ministre a un argument, et il est sérieux. Avant Parcoursup, il y avait APB et sa loterie : 189 mentions de licence départagées par tirage au sort en 2015, 78 en 2016. Avant APB, la queue à l’aube devant les secrétariats. Et un lycéen d’Aurillac voit aujourd’hui, depuis sa chambre, les mêmes formations qu’un lycéen du Quartier latin. Tout cela est vrai. Le catalogue est un progrès ; qu’on le garde.
Seulement, la loterie, la file et l’algorithme sont trois manières de distribuer une pénurie qu’aucun des trois n’a créée. Elle est écrite ailleurs : à l’article L. 612-3 du code de l’éducation, qui fait arrêter chaque année les capacités d’accueil par « l’autorité académique ». Le nombre de places d’une licence n’est fixé ni par l’université seule, ni par ceux qui veulent y entrer. Il l’est par un rectorat. L’algorithme arrive après, et on lui en veut de faire ce pour quoi on l’a construit.
Voilà pourquoi la suppression que l’on réclame à gauche ne supprime rien. La proposition de loi des Insoumis rend au bachelier le droit de s’inscrire où il veut, puis confie au recteur le soin de trancher quand il y a trop de monde, selon le domicile et la situation de famille. On demande donc au recteur de décider ce que l’algorithme décidait, avec l’information dont il disposait : aucune. Les syndicats étudiants y ajoutent 250 000 places et dix milliards que le budget n’a pas. Le guichet change de bureau.
Ce que finir veut dire
Obtenir la fin de Parcoursup, c’est obtenir trois choses, et aucune ne coûte dix milliards.
Que chaque établissement fixe lui-même combien d’étudiants il accueille, et en réponde : il est le seul à savoir de combien de salles, de professeurs et d’encadrement il dispose. Que chaque candidat postule directement, à qui il veut, autant de fois qu’il veut. Que chaque refus porte un motif et un nom, celui d’une personne qu’on peut appeler, et non celui d’une « commission d’examen des vœux ». L’État garde le catalogue et publie, formation par formation, ce que deviennent ceux qui y entrent.
Cela s’appelle une sélection, et le mot fâche. Mais elle existe déjà : elle est seulement anonyme, tardive et sans appel utile. Une sélection qu’on n’ose pas signer, on la confie à une machine.
C’est ici que nous entrons dans la pièce, nous autres parents. Ce guichet, nous l’avons voulu. Il nous épargne le refus prononcé par quelqu’un, il passe tous les enfants dans la même machine, et nous appelons cela l’égalité. Puis nous payons un coach en février et une école privée en juillet.
Dernier mot
Je ne sais pas si les blocus tiendront jusqu’à la Toussaint. Je sais ce qu’il faut demander à ceux qui veulent l’Élysée en avril : non pas s’ils gardent la plateforme, mais qui, sous leur mandat, décidera du nombre de places et signera les refus.
Le ministre a raison sur un point. On prend les lycéens pour des truffes. Depuis 2018.
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