Trois artisans du Morbihan paient 5 000 euros d’analyses pour prouver qu’ils respectent un seuil dont on a changé la méthode de mesure. Six États membres ont demandé et obtenu la dérogation prévue par le texte européen. Paris a refusé de la solliciter, au nom de l’égalité de traitement des fabricants.
À Guémené-sur-Scorff, dans le Morbihan, il ne reste que trois producteurs artisanaux de cette spécialité fumée au bois de hêtre. Leur savoir-faire, attesté depuis au moins le XVIIIe siècle, pourrait-il être fragilisé par une méthode de contrôle devenue plus contraignante ? L’affaire mérite mieux qu’une réponse servie froide au nom de la réglementation.
Une peau de boyau suffit à faire flamber les résultats
L’andouille de Guémené est fabriquée à partir de chaudins de porc fumés, puis séchés pendant deux à trois semaines. Le fumage dépose sur la peau des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), des substances issues notamment de la combustion, dont certaines présentent des risques sanitaires. Le benzo[a]pyrène, l’un des HAP surveillés, est notamment classé génotoxique : il peut endommager le matériel génétique des cellules.

La réglementation européenne, durcie en 2011 et applicable depuis le 1er septembre 2014, fixe pour les viandes fumées des plafonds de 12 microgrammes par kilogramme pour la somme de quatre HAP et de 2 microgrammes par kilogramme pour le benzo[a]pyrène. Un régime dérogatoire destiné à certains produits traditionnels permet respectivement 30 et 5 microgrammes par kilogramme.
L’Irlande, la Pologne, l’Espagne, le Portugal, la Croatie et Chypre en bénéficient. Pas la France, qui n’a jamais sollicité ce dispositif. Selon les producteurs, la méthode d’analyse a également changé : jusqu’en 2016, les contrôles s’effectuaient sans la peau ; depuis, celle-ci est intégrée lorsque le boyau est considéré comme comestible. Aucune instruction administrative publiée n’est toutefois citée pour documenter ce changement.
Benoît Rivalan, de la Maison Rivalan-Quidu et président de la Maison de l’andouille, rapporte des résultats d’environ 150 µg/kg peau comprise, contre 10 à 15 µg/kg lorsqu’une gaine textile est utilisée avant fumage. Ces chiffres sont ceux du producteur, et non ceux d’une série d’analyses publiques. Il affirme avoir dépensé environ 5 000 euros en analyses sur un seul mois.
Pendant que Bruxelles fixe les seuils, les artisans paient l’addition
Début septembre 2026, la Maison de l’andouille a temporairement suspendu ses ventes. Une pétition a recueilli près de 20 000 signatures. Le député du Morbihan Jean-Michel Jacques réclame des seuils dérogatoires adaptés aux fabrications traditionnelles ou le retour à l’ancien protocole, accompagné d’une mention sur l’emballage déconseillant la consommation de la peau.
Trois groupes politiques ont porté un vœu examiné au Conseil régional de Bretagne le 15 octobre. La veille, la préfecture du Morbihan annonçait qu’une solution était « en passe d’être finalisée ». Dès le lendemain, la question gagnait la Normandie, où l’andouille de Vire est également concernée. Ni la DGAL, ni la direction départementale du Morbihan, ni la Commission européenne ne sont citées dans les sources disponibles comme ayant répondu aux interrogations soulevées. L’andouille de Guémené ne bénéficie par ailleurs ni d’une AOP ni d’une IGP : sa protection ne repose donc pas sur ces labels européens.
Protéger les consommateurs est légitime ; expliquer pourquoi certains pays ont obtenu des aménagements quand Paris n’a pas engagé la démarche l’est tout autant.L’accusation de fabrication non conforme est savoureuse : elle est servie chaude par des administrations qui n’ont pas demandé la dérogation, ne répondent pas et laissent trois artisans payer pour une peau que personne ne mange. Si quelqu’un andouille le consommateur dans cette histoire, ce n’est pas le charcutier de Guémené.
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